Février 2024. Je suis accueilli à Saint-Avold par Loïc Schwindling et Mélanie Gwozdecki, tous les deux membres actifs des Écologistes en Moselle-Est. Ils seront mes guides pour une journée hyper active, à la rencontre de salariés et de citoyens, sur ce territoire emblématique de notre passé minier. Ses traces sont visibles dès la sortie de la gare : de l’autre côté du parking, un immense bâtiment en briques rouges semble sinistré. Mes guides du jour m’indiquent qu’il s’agit des anciens ateliers alimentaires qui fournissaient les épiceries des nombreuses cités minières du secteur. L’histoire de l’extraction du charbon commence ici au 19e siècle, à la révolution industrielle et a marqué le paysage à jamais. Il faut s’imaginer 46 000 mineurs employés après guerre, et leur famille. Le père de Loïc est de la visite, il était électromécanicien des Houillères du Bassin de Lorraine jusqu’à leur fermeture en 2004. Devant l’immense Tour marteau devenue bâtiment historique, il me raconte ce que fut le carreau de la mine, comment elle fonctionnait et comment c’était d’y travailler. Comment aussi, la mine se confondait avec la ville, dans le temps.  

Rouvrir une centrale au charbon, ”une aberration écologique”

Comme partout en Moselle-Est, la commune de Saint-Avold a été fortement touchée par la désindustrialisation : après la fermeture des mines, celle de la cokerie puis l’arrêt des deux vapocraqueurs sur la plate-forme chimique de Carling… Des milliers d’emplois sont supprimés. Et puis, c’est au tour de la centrale thermique Emile Huchet, pendant longtemps l’une des plus grosses de France, de fermer ses portes au printemps 2022. C’est la conséquence de l’adoption de la loi énergie climat, qui programme la sortie du charbon en France. Mais pourtant, le site continue de faire parler de lui puisque la centrale doit rouvrir six mois plus tard pour sécuriser l’approvisionnement du pays dans un contexte de tension énergétique dû au conflit en Ukraine et à des impératifs d’entretien du parc nucléaire. Pour Loïc, “cette réouverture est le symbole de l’échec de la politique énergétique du gouvernement centrée sur le nucléaire. » « L’insuffisance des investissements dans les énergies renouvelables nous a amené à rouvrir une centrale au charbon, c’est une aberration écologique.” Initialement prévue pour quelques mois, Emmanuel Macron, un soir de septembre 2023, annonçait son maintien jusqu’en 2027 avec une promesse de conversion à la biomasse.

Ici et dans toute la plate-forme pétrochimique de Carling, les industriels se ruent sur la transition écologique – avec l’ambition de faire de la chimie dite “verte ». Le foncier est disponible, les réseaux et les infrastructures prévues pour ce site Seveso le sont également… Les investissements vont bon train dans ce que certains appellent “un nouvel eldorado”. “Des projets à plusieurs centaines de millions d’euros”, précise Loïc Schwindling. La cheville ouvrière de la transition énergétique aujourd’hui, c’est lui : 30 ans et des heures de militantisme dans les pattes ! Le charbon, c’est une histoire de famille pour Loïc, puisque son grand-père maternel travaillait à la cokerie, une usine où le charbon était transformé en coke, un dérivé hautement calorifique. A la place de son usine aujourd’hui démolie, une nouvelle usine de recyclage plastique flambant neuve va ouvrir grâce à un investissement de 450 millions d’euros. Tout un symbole. 

Electricité renouvelable ou fossile

Pour le jeune écologiste chevronné, “ces projets innovants font du bien au territoire qui redevient dynamique”. Mais il tente aussi d’alimenter le débat sur les enjeux écologiques notamment à l’occasion des concertations publiques en amont des ouvertures de sites industriels. “Quatre concertations publiques en quelques mois, c’est intense ! Deux projets hydrogène, une gigafactory de panneaux solaires, une usine de recyclage plastique, on dépasse les deux milliards d’euros d’investissement en quatre projets sur la Moselle-Est !” Il s’inquiète cependant de l’impact sur le réseau électrique de ces projets et craint que l’utilisation massive d’énergie renouvelable pour cet usage pousse à la consommation d’électricité d’origine fossile par ailleurs dans une logique de vases communicants.

Pour la nouvelle usine de recyclage de plastique, Loïc s’interroge : “Dans une logique de transition, le recyclage du plastique ne doit pas devenir une norme, sinon on n’en sortira jamais!” Il a bien conscience que c’est un discours compliqué à tenir face à des salariés qui ont besoin de ces emplois pour vivre, ou encore face à des électeurs du Rassemblement national. “J’essaie de sensibiliser mes interlocuteurs quand je prends la parole, pour gagner en légitimité, ne pas paraître dogmatique et montrer que c’est possible et que nos positions sont le fruit d’un travail militant méticuleux.” Mais il doit faire preuve de patience, pour gagner leur confiance et engager le débat sur de bonnes bases.

 

Non à l’extraction du gaz de houille

Plus tard dans la journée, nous rencontrons d’autres citoyens dans un café. Ils font partie de l’APEL57, association pour la préservation de l’environnement local, qui est engagée contre l’exploitation de gaz de couche en Moselle. Avec d’autres associations (Amis de la Terre, Lorraine Nature Environnement et le Collectif de défense des bassins miniers lorrains), elle s’est saisi de la justice en décembre 2023 pour contester l’autorisation d’exploitation de cet hydrocarbure non conventionnel accordé à la Française de l’Énergie (LFDE) jusqu’en 2040. Bien que l’exploitation du gaz de schiste et la fracturation hydraulique soient interdites en France, cette société est parvenue à contourner la Loi Hulot afin d’exploiter ce gaz constitué du méthane présent dans les couches de charbon non-exploitées. Pourtant, son extraction comporte les mêmes risques, et des dommages irréversibles pour l’environnement sont à craindre. Quarante communes de Moselle sont concernées par les futurs forages ! C’est une bataille judiciaire qui se poursuit, pour la protection de l’eau, des sols et du climat.

Dessin : Titwane