A la suite du décès de Quentin Deranque, la présidente de l’Assemblée nationale a accepté la demande d’Eric Ciotti qu’une minute de silence soit observée au sein de l’hémicycle le mardi 17 février, quelques jours après ce décès dans les conditions que nous connaissons mieux aujourd’hui. Cette minute de silence s’est tenue lors de la séquence des Questions au Gouvernement.
Je le dis d’emblée, j’étais présent et je le regrette sincèrement aujourd’hui. Je m’en excuse car je considère pour plusieurs raisons que cette minute était totalement déplacée et que j’ai manqué de lucidité à ce moment-là. Il y a bien sûr quelques explications mais elles ne retirent rien à mon regret.
Il me paraît donc important d’expliquer les conditions d’existence de cette minute de silence.
Le mardi matin se tient la Conférence des président·es de groupe de l’Assemblée sous la présidence de Yaël Braun-Pivet. Elle a formulé cette proposition, suite à une demande d’Eric Ciotti, en pleine tourmente et a questionné chaque représentant de groupe.Les groupes de gauche, sans doute tétanisés par la situation et d’ores et déjà mis au banc des accusés pour la France Insoumise, ont donné leur accord. Il faut se rappeler que cela se passe avant de disposer de quelconques informations précises. Nous étions quelques jours après les faits et ceux-ci étaient loin d’être connus avec précision. Les fakenews se multiplient en pareil situation et le groupe identitaire Némesis avait très rapidement diffusé sa version des faits, largement infirmée par la suite.
LFI a accepté cette minute de silence, ce qui se comprend aisément eu égard aux accusations immédiates et répétées en boucle auxquelles les députés insoumi·es devaient faire face. Il s’agissait de ne pas donner corps à la thèse de leur responsabilité dans cette affaire. Le représentant de mon groupe, solidairement, a aussi donné son accord, comme l’ensemble des groupes de gauche. Les accusations constantes de complaisance, voire de complicité, ont sans nul doute entraîné l’acceptation, même à contre-cœur, de cette minute de silence. Sans surprise, l’extrême-droite, la droite et les macronistes ont donné accord sans sourciller.
Pendant la réunion du groupe Écologiste et Social qui a suivi, cette décision a été discutée mais dans un échange plus large sur la situation politique. L’ensemble du groupe était mal à l’aise mais nous n’avons pas remis en cause cette décision.
Puis est venu le temps des QAG, je voulais y assister au regard du contexte. Je dois dire que je n’ai pas réinterrogé cette minute de silence et je me suis levé à contre-coeur. J’aurais dû rester à l’extérieur et n’entrer qu’après.
La présidente a justifié ce choix en arguant de l’émotion suscitée par ce décès dans le pays. Non seulement ce ne devrait pas être sa propre mesure de l’émotion qui guide une telle décision, mais dans ce cas là, les crimes racistes (encore récemment avec le meurtre d’Hichem Miraoui à Puget-sur-Argens), les féminicides (l’assassinat de Christelle, 42 ans tuée hier soir aux Lilas) méritent sans nul doute une minute de silence eu égard à l’émotion qu’ils suscitent.
Mais surtout, maintenant que nous en savons plus sur les faits et sur le profil de Quentin D., qui n’était pas seulement nationaliste mais aussi engagé dans des groupes violents et néofascistes et que la thèse du guet-apens mené par des militants d’extrême-gauche a été largement remise en cause, l’histoire n’est pas la même. Bien sûr cette mort n’en est pas plus acceptable mais elle ne résonne pas du tout de la même manière.
Aujourd’hui, davantage éclairé sur les faits, je ne peux donc pas considérer qu’il était juste de rendre hommage à quelqu’un qui défendait de telles thèses, disons-le thèses juridiquement condamnables et profondément anti républicaines et racistes. Eu égard à notre histoire, eu égard à mes combats, je n’aurais pas dû y participer. J’ai, je le redis, manqué de libre arbitre dans ce moment de sidération.
Enfin, il faut aussi le dire, l’usage des minutes de silence est devenu non seulement confus mais aussi objet d’instrumentalisation. Évidemment, ces hommages nous sont fréquemment refusés lorsque nous en faisons la demande. Ils sont acceptés quand d’autres les demandent, avec malheureusement une coloration politique problématique.
Ces hommages étaient préalablement réservés à des personnes mortes en service et pas au gré de “l’émotion suscitée” ni d’une logique essentiellement politicienne. Je considère qu’il faut revenir à cette approche des minutes de silence.
Je serai à l’avenir bien plus vigilant, arbitrant entre respect des décisions collectives et conviction. Je sais que dans mon groupe, ces regrets sont largement partagés même si encore une fois, il faut remettre cette décision dans son contexte bien flou et sidérant. Là, cette minute de silence aura été vraiment problématique et je renouvelle mes excuses à celles et ceux qui en ont été choqué·es. Ce qui ne m’empêche pas d’être sensible à la perte d’un fils et à la douleur d’une famille.